Exposition « Icônes » au Château des Ducs de Nantes : « mémoire colorée de l’Invisible »…

Partenaire scientifique du Musée Byzantin et Chrétien d’Athènes, le Musée d’Histoire de Nantes a accueilli temporairement, du 2 juillet au 13 novembre 2016, au château des Ducs de Bretagne, l’exposition « Trésors de réfugiés« .

Constituée d’une quarantaine d’objets exceptionnels provenant des réserves du BXM (icônes en particulier), cette collection qui présentait, à Nantes (parallèlement à celle d’Athènes, en 2009), sous une forme numérique, l’exode vers la Grèce continentale (*), a été enrichie depuis de prêts complémentaires provenant de fonds privés ou ecclésiastiques.

Comme le soulignait Pierre Chotard, chef de projet du Muséum d’Histoire de Nantes, au journal La Croix :

«Les icônes, qui étaient présentes dans les églises et à l’intérieur des maisons, faisaient pleinement partie de l’intimité des familles»… «Les faire sortir de l’oubli, c’est leur redonner leur valeur initiale».

(*) Témoignage vidéo sur Icon Network (portail d’information et de recherche sur les icônes) : http://www.icon-network.org/IMG/flv/refugies.flv

chateau-ducs-de-bretagne-nantes_plan625-p-dossal-serve-image-minAu-delà de leur conservation, les objets précieux dévoilés dans le bâtiment du Harnachement (18e), témoignent aujourd’hui du souci manifeste des conservateurs du Musée Byzantin de préserver les liens entre les icônes et les réfugiés qui ont créé et partagé leur histoire, en particulier celle de la « grande catastrophe » qui contraignit la diaspora grecque, vivant en dehors de la péninsule hellénique, depuis la fin de l’empire byzantin, à quitter l’Anatolie (environ 1 300 000 Grecs ottomans et 4 000 000 musulmans)

Près d’un siècle après les événements, leurs descendants revendiquent une identité «orientale» spécifique en se désignant d’ailleurs sous le nom de Micrasiates (Grecs d’Asie mineure).

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Réfugiés – Athènes (photo Croix-Rouge américaine-1923) ©Library of Congress)

Interviewée par une journaliste de Ouest-France, voici ce qu’indiquait Kiriaki Tsesmeloglou, nantaise d’origine grecque, restauratrice spécialisée dans la conservation des icônes (fondatrice d’Icon Network, présidant un réseau international d’experts depuis son atelier de l’île de Nantes) et commissaire de l’exposition :

« Cette icône comme seul objet identitaire, c’était leur passeport, leur lien avec la patrie » …«L’icône est le moyen de parler de toutes ces populations obligées de fuir, de se questionner sur le statut de réfugiés. Et de soulever ses propres histoires. Y’a-t-il eu des migrations dans ma famille ? Si on me forçait à quitter mon pays, qu’emmènerai-je ?»

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Munis du dossier de presse expliquant, en détails, le contexte historique, géo-politique et social ainsi que l’exposition muséale, suivons quelques instants de sa visite guidée :

et découvrons à présent, avec tous nos sens, « le Christ Pantochrator, la Vierge source de viel’archange Michel, St Christophe cynocéphale« … ces « écritures picturales » aux couleurs et dorures éclatantes, vecteurs de mémoire pigmentés de la dispersion d’une communauté qui, d’une « grande idée » à « une grande catastrophe » ressurgit curieusement dans notre actualité contemporaine comme le souligne Christos Chryssopoulos avec son allégorie « Pledges » :

En avançant dans les salles du musée, la plongée dans l’histoire de son culte, permet de comprendre que plus qu’une œuvre d’art, l’icône est l’image de l’invisible et même présence de l’Invisible (transfiguration).

« L’icône, représentation sensible du monde, constitue une véritable théologie visuelle. Par sa simplification figurative …elle fait voir Dieu dans l’homme. » (1)

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Vierge à l’enfant ©CuriousCat

Les couleurs, les formes, les proportions sont, dès lors, dégagées de toute intention de représentation réaliste. Quelques clés de lecture pour comprendre un peu mieux le langage de l’iconographie (on dit effectivement « écrire une icône« ) (2) :

Le sujet :

  • Tous les sujets de l’icône découlent du Christ, de sa mère, de sa vie et de ceux qui l’ont imité.
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Christ Pantocrator ©CuriousCat
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Vierge de tendresse-Théotokos-île Koutali, Propontide-18e ©CuriousCat
  • Les formes et proportions des corps sont également chargées de sens : les personnes montrent toujours leurs visages (seul le diable est représenté de profil), leurs deux yeux immenses au regard «intériorisé» caractéristique, des oreilles réduites, des lèvres fines et pures, un front dilaté signe de sagesse, de paix et de grâce (3),
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St Jean le théologien et St Prochore – Cappadoce, Césarée fin 17e ©CuriousCat
  • les mouvements des vêtements, au niveau des articulations, expriment la vie du corps humain vivant, comme le Dieu vivant.

Le support :

  • peinture sur bois (le plus souvent),

parfois protégée par des revêtements en argent :

  • peinture murale ou sur verre,
  • mosaïque, émaux ou vitrail,

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    Vierge Episkepsis 13e-Asie mineure ©CuriousCat

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  • fresque sur mortier frais,
  • broderie ou tapisserie…

Les caractéristiques :

  • en deux dimensions,
  • pas de perspective avec point de fuite à l’horizon, mais parfois ce qu’on appelle «perspective inversée», c’est-à-dire centrée sur celui qui regarde pour l’inciter à entrer «dedans»,
  • forme en principe rectangulaire (chiffre 4 de la création),
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Scene de confession-cCppadoce-Cesarée-19e ©CuriousCat
  • liberté de temps et d’espace (i.e. les événements peuvent se situer à plusieurs moments et en plusieurs lieux),
  • structurée, rigoureuse dans son dessin,
  • lignes séparant nettement des surfaces colorées pour symboliser les énergies,
  • matières aussi naturelles : minérales pour le support et les pigments, animale pour le liant : l’œuf ou cire d’abeille.

Symbolique de la lumière et des couleurs :

  • représentant la  vie et le bonheur, la lumière joue un rôle majeur d’où l’usage intensif de l’or et l’absence d’ombres sur les icônes. A l’inverse de la technique habituelle, le peintre commence d’ailleurs par les teintes sombres pour finir, en les éclaircissant graduellement, par les «dernières lumières», éclats de la lumière divine.
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Rose immortelle & St Jean Prodhomme et St Dimitrios-Kermira, Césarée 19e ©CuriousCat
  • chaque iconographe ayant sa façon de regarder la Création, les couleurs peuvent varier. Quelques caractéristiques communes néanmoins (4) :

– Le bleu : dominant l’iconographie. Souvent choisi pour la couleur du manteau du Christ (« himation« ) mais aussi, parfois, pour Marie, il symbolise le caractère céleste, infini, sage et mystérieux.

– La pourpre : symbole de royauté et de divinité, couleur souvent utilisée dans le monde antique (Byzantin notamment) pour le manteau de la Vierge, mère du Roi du monde.

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Vierge source de vie 1830 & Théotokos Ste Trinité Kermira 17e ©CuriousCat

– Le rouge : occupant une place importante et contrastée dans le christianisme, pouvant symboliser la vie, l’amour, la passion, le sang, le sacrifice (ex : vêtement des martyrs) mais aussi le péché, l’orgueil diabolique, l’enfer.

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Ste Catherine 18e ©CuriousCat

– Le vert : couleur de la régénérescence, de la vie, de la fécondité mais aussi du calme. Symbole du renouveau spirituel, elle est souvent associée au prophètes et à St Jean l’évangéliste, annonciateurs de l’esprit saint.

– le jaune : représente la vérité s’il est pur mais l’orgueil, la trahison ou l’adultère, s’il est pâle.

– le brun : couleur de la terre, symbole de l’humilité, de la pauvreté et de la mort (terreau de Dieu).

– le noir : figurant le néant, le chaos et la mort,il symbolise le passage vers la renaissance.

– le blanc : symbole de la pureté ou de la mort (linceul).

Dans deux jours, l’exposition sera achevée, alors faites-vite si vous passez par Nantes ! Pour les autres, j’espère que cette présentation chromatique aura fait de cette exposition un moment instructif et agréable. 😉

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Nota : La majorité des photos est personnelle et donc ©CuriousCat (pas de reproduction sans mon accord).

Passer la souris dessus pour voir le nom apparaître en bas de chaque photo :-)).

 

Sources :

(1) http://rcmo.ca/chretiens-du-moyen-orient/les-icones.html

(2) http://iconesalain.free.fr/Caracteristiques_d_une_icone.htm

(3) http://www.iconesbyzantines.fr/esthetique.html

(4) http://semon.fr/ICONES-SYMBOLIQUE.htm

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9 réflexions au sujet de « Exposition « Icônes » au Château des Ducs de Nantes : « mémoire colorée de l’Invisible »… »

  1. Bonsoir Cat,
    Que de belles couleurs ! Le doré rend si bien avec le rouge, même si leur signification n’est pas toujours de bon augure. Dommage, pas de violet… mais quelle signification aurait-il ? (clin d’œil au Diwali).
    J’étais allée voir une exposition d’icones au château de Vincennes (à Vincennes). Elles venaient des pays de l’Europe du nord. C’était également des images religieuses. Mais même sans en connaître la réelle signification, elles sont très belles à regarder. On ressent le côté mystique.
    De plus, tes photos sont magnifiques, plus colorées que celles que j’avais vues. Les thèmes ressemblent beaucoup à ceux des tableaux des églises catholiques, mais en plus coloré.
    Pourrais-tu ‘en dire plus sur ce bateau recouvert de plaques ? Est-ce un vrai bateau qui servait à traverser la mer ou un bateau de cérémonie ?
    Merci d’avance pour tes réponses que tu ne manqueras pas de m’apporter, j’en suis sûre.
    Bisous et bonne soirée
    Sylvie

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    1. Bonsoir Sylvie,
      Petit problème avec ce message parti direct à la poubelle 😦
      Merci pour ce très long commentaire. Le bateau de l’expo. Pledges est symbolique. Faute de temps (beaucoup de monde pour ce dimanche gratuit, comme tous les musés de Nantes, le premier dimanche du mois :-)), je me suis concentrée sur l’expo « icônes » et t’invite à cliquer sur le lien suivant pour en savoir plus de l’expo « Pledges » : http://www.chateaunantes.fr/fr/evenement/pledges.
      By, à bientôt.
      Cat

      Aimé par 1 personne

      1. Merci Cat,
        Ce bateau est une oeuvre d’art reconsituant une barque avec les plaques votives pour qe donner les faveurs du Dieu des voyages (bon, j’ai un peu interprété).
        Bonne journée
        Sylvie

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