Les « Folies Siffait » : une bizarrerie aux couleurs passées

Une semaine avant la 38ème édition des Journées du patrimoine, l’occasion m’a été donnée de redécouvrir « les Folies Siffait« , insolite labyrinthe de ruines, aux murs de schiste ardoisé, et de végétation, situé sur un éperon rocheux, en surplomb de la Loire, dans la commune du Cellier (Loire-Atlantique).

Par ses « emplacements contradictoires », ce lieu magique de 3 hectares, né de l’imaginaire de Maximilien Siffait, au XIXème siècle, monument historique depuis 1992, illustre pertinemment le concept d' »espaces autres« , évoqué récemment.

« Un jardin extraordinaire« , comme aurait dit Charles Trenet

Folies Siffait-Le Cellier (44)©CuriousCat

Les Siffait, père et fils

Même si la paternité de cette œuvre est principalement attribuée à Maximilien Siffait, son fils Oswald a hérité de sa créativité. Qui étaient donc ces « architecteurs de Nature » ?

Né en 1780, à Abbeville, dans la Somme, Maximilien Siffait était Receveur Général dans l’administration des Douanes, à Calais.

En 1815, lors d’un voyage d’affaires, ce Bonapartiste découvre Nantes et les bords de Loire. Un an plus tard, lui et son épouse, Marie-Louise Jourdan, acquièrent le domaine de la Gérardière (manoir et terres attenantes) et s’y installent avec leurs enfants, Jeanne-Louise (1811-1830) et Oswald (1816-1877).

Veuf, depuis 1819, il lègue le domaine à son fils, en 1836, après la mort de sa fille.

Passionné d’arboriculture, et de plantes exotiques, Oswald Siffait poursuit l’œuvre de son père jusqu’en 1845. Opposé à la construction d’une voie de chemin de fer Nantes-Tour (aujourd’hui Nantes-Paris), qui ampute son jardin de 2 terrasses, il part vivre à Nantes où il mourra en 1877(*).

Folies Siffait-Le Cellier (44)©CuriousCat

Un chantier d’une quinzaine d’années

Autodidacte, Maximilien Siffait a conçu et fait construire son jardin, en y ajoutant divers éléments architecturaux en pierres sèches : tourelles, escaliers, niches, belvédères, une trentaine de terrasses, appuyées sur des murs (dont certains dépassant les 10 m de haut), réalisées du bas vers le haut, sur 70 mètres de dénivelé.

Les trous ayant servi de point d’escalade (échafaudages), pour monter les matériaux, jusqu’à ces terrasses en hauteur, demeurent d’ailleurs parfaitement visibles :

Folies Siffait-Le Cellier (44)©CuriousCat

Débuté en 1816, le chantier sera arrêté en 1830, à la mort de la fille du créateur.

Racheté en 1986 par la commune du Cellier, le site a été inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, en 1991, au titre des parcs et jardins. Il appartient au Département depuis 2007.

Un site patrimonial remarquable et fragile

Au-delà du bâti, c’est l’ensemble de cette zone naturelle unique, des « coulées et côteaux de Mauves et du Cellier », qui doit être préservé. Les Folies-Siffait font effectivement partie du « Verrou du Val de Loire » proposé au classement de l’Unesco : http://www.pays-de-la-loire.developpement-durable.gouv.fr/projet-de-classement-du-verrou-du-val-de-loire-a4753.html.

Dès l’entrée, la voûte végétale, ajourée par de grandes branches, confère au site un air de carène de bateau inversée, propice au voyage imaginaire.

Outre des arbres remarquables (cèdres de l’Atlas, tilleuls à grandes feuilles, sorbiers des oiseleurs, chênes vert, catalpas, araucarias, marronniers, cyprès du Colorado, paulnias…), les Folies Siffait comptent une faune (écureuil roux, sittelle torchepot, pic-épeiche…) et une flore particulièrement rares, dus à Oswalt Siffait.

L’œuvre ambigüe d’un « amateur romantique »

Faute d’archives, les motivations de Maximilien Siffait demeurent, aujourd’hui encore, incertaines :

  • point d’accostage pour les navires de la compagnie fluviale de son frère « Siffait et Vince » (escale ente Nantes et Ancenis) ?
  • acte philanthropique visant à procurer du travail aux artisans et ouvriers locaux (hypothèse des membres de la société archéologique, au début du XXe siècle)2 ?
  • volonté d’entretenir la ‘Parfaire harmonie » (symbolique de la loge franc-maçonne à laquelle appartenaient ses père et grand-père, ainsi que ses deux frères) ?
  • influence culturelle et goût de l’époque Régence pour les jardins aux références orientalisantes (kiosques orientaux, pagodes chinoises et mannequins de cire)3 ?
  • évocation de l’italie, chère au cœur de Maximilien Siffait ? Dans son livre « Les Folies Siffait, un empire pour une demoiselle« , paru en 1999, J.G. Bouchaud écrit ainsi : « Des photographies en noir et blanc et couleurs évoquent ce site faisant parfois songer aux gravures de Giambattista Piranèse. Un plan permet de retrouver les différentes scènes le composant comme le Belvédère de Mme Siffait, le Siège de l’homme seul, le Mausolée du néant, les Oasis de fraîcheur, les Escaliers en cascade… ».
Folies Siffait-Le Cellier (44)©CuriousCat

ou, plus prosaïquement :

  • expression de sa passion amoureuse ?
  • volonté de faire plaisir et laisser un héritage unique à sa famille ?
  • lien entre sa demeure et la Loire ?
  • quête esthétique et romantique ? Cette analyse est celle partagée, en 1998, par J.P. Leconte, architecte du patrimoine, dans son ouvrage sur les Folies-Siffait.
La Loire, depuis les Folies Siffait-Le Cellier (44)©CuriousCat

Des  » arrangements de la nature « , ostentatoires et colorés

D’après J.P. Leconte (4):  » Il est vraisemblable que le site fut, au départ, totalement enduit et recouvert de badigeons colorés dans la palette ocre jaune, rouge brique et gris « .

Dans « Panorama de la Loire, Voyage de Nantes à Angers » (Nantes, Mellinet-Malassis, p.34 et 35), il est aussi question, en 1829, de « pavillons, kiosques, terrasses, escaliers rouges, bleus et jaunes« .

Quelques vestiges témoignent des parements (dont la façade d’un petit temple), ainsi que des peintures en trompe-l’œil, qui ornaient les façades (https://www.dailymotion.com/video/xhwm2b, 1:26 à 1:50), l’ensemble ayant suscité, à l’époque, plusieurs critiques acerbes (passants, chroniqueurs, etc).

Comme l’évoque J.P. Leconte(1) : « William Turner et le journaliste Leitch Ritchie se sont rendus aux Folies Siffait dès 1826. Leur visite donna lieu à une publication, en 1833, dans laquelle Leitch Ritchie qualifie la construction de « pâle imitation du bon goût ». Peintes de rouge et de jaune, agrémentées d’escaliers de couleur bleue, les Folies Siffait sont d’emblée surprenantes. Une succession de fabriques, kiosque turc, pagodes, mannequins de cire et chapelle de couleur lilas, invite le promeneur à la réflexion. L’ensemble est qualifié de « merveilleux mais étonnant ».« 

Pure folie ou « mythe de l’Architecture livré en pâture au paysage » (1) ?

Dans les années 1845, « l’unanimité se fait sur l’opprobre que méritent tant d’extravagances » (1). La controverse porte aussi bien sur le coût du site que la santé mentale de son créateur

« On ne sait trop quoi dire, en songeant à tout ce qu’on a dû dépenser, pour ne rien faire de beau ni d’utile, si ce n’est que c’est œuvre de folies, ainsi que l’indique son nom« .1

loin de l’altération du mot « feuillée » (« foillie » en Picard) désignant les maisons de villégiature aristocrates du XIXe :

« Que penseriez-vous d’un receveur des douanes qui au départ, bâtirait des murs de forteresse pour ne rien défendre, mais qui ornerait ces mêmes murs de fausses fenêtres et qui aménagerait des terrasses de couleurs différentes. Vous penseriez sans aucun doute qu’il est fou. Rassurez vous, d’autres l’ont fait avant vous, d’où le nom de ce lieu.« 

Traces de l’ancienne peinture blanche murale en trompe-l’oeil -Folies Siffait-Le Cellier (44)©CuriousCat

Certaines notes de P. Grolleau, préfet de 1839 à 1846, évoqueraient même, directement, sa déraison : «  La vérité est que M. Siffait n’avait pas l’esprit complètement sain ; et les chagrins augmentèrent le mal « .

A l’instar de J.P. LECONTE, il est cependant possible d’en douter. L’idéal de M. Siffait semble, « plus simplement », correspondre à la « nature hollistique de l’optimisme naturaliste des Lumières » où « la Nature extérieure est apprivoisée par la nature interne de l’homme »(P. Chézaud, p.139). Dans l’esthétique nouvelle du XVIIIe, le jardin est une œuvre à part entière

Plus radicalement, le philosophe M. Foucault estimait, pour sa part, que « là où il y a œuvre, il n’y a pas folie« . Cette « culture de la nature » est d’ailleurs plus ancienne, ainsi qu’il l’exprime en 1967, lors de sa conférence sur les « espaces autres » (26) :

« Le jardin, étonnante création maintenant millénaire, avait en Orient des significations très profondes et comme superposées… le jardin, c’est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symboliqueLe jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde. Le jardin c’est, depuis le fond de l’antiquité, une sorte d’hétérotopie heureuse et universalisante. »

Cette capacité de « puiser son génie à la source de la vie », se retrouvera d’ailleurs, plus tard, chez le Facteur Cheval .

A posteriori, les Folies Siffait seront d’ailleurs finalement nimbées d’une nouvelle aura de « paradigme du romantisme ». (1)

Dans ses « Carnets du grand chemin » (Paris, J. Corti), Julien Gracq écrira ainsi, en 1992 :

« Dans le site peu connu de la Folie Siffait, j’y vois le prolongement en pointillé et comme le point ultime de la courbe que dessine, depuis la fin du Moyen Âge, l’alliance de plus en plus étroite nouée avec la pelouse, le bosquet, l’étang et l’arbre par l’art de bâtir… j’y déchiffre comme le mythe de l’Architecture enfin livré en pâture au paysage. »

Comme la scénographie symbolique d’un chemin ascensionnel, le labyrinthe végétal tortueux permet le passage de lombre (pénombre des sous-bois) à la lumière (sommet du site).

Terrasse et Belvédère-Folies Siffait-Le Cellier (44)©CuriousCat

A chaque terrasse, un nouveau décor architectural, pour une constante « mise en abyme » . Les multiples éléments factices participent de cette esthétique de l’abandon et de la reprise végétale. Enfin, au sommet, un promontoire maçonné évoque quelque ancienne forteresse médiévale.

En lien avec sa fonction, s’agissait-il, pour Maximilien Siffait, de recréer, virtuellement, l’ancien « Château-Guy » féodal de l’an 800 qui fit a priori office de poste à péage, pour Olivier de Clisson, au XIVe ?

Une ouverture au public éphémère

Devenu quasiment invisible à la mort d’Oswald, le site a souffert de la végétation. Fermé pour raisons de sécurité en 2012 (éboulements), son accès est à nouveau interdit, depuis le 20/09/21, afin de permettre au Département de Loire-Atlantique de poursuivre les travaux de réhabilitation.

Comme un voyage spatio-temporel, entre passé et futur, peut-être aurez-vous le temps d’apercevoir ce lieu enchanteur, depuis la ligne ferroviaire Nantes-Paris ? A défaut, petit survol final, à 360° :

Source : Parc Folies Siffait-RB dron FOLIES SIFFAIT (https://www.youtube.com/watch?v=wuSwje5kwFM)

CuriousCat

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(*) Numéro 6 de la Place St Pierre

1 La Loire de Nantes à Orléans. Guide du voyageur, par les bateaux à vapeur, Nantes, J.Forest Aîné, 1845.

2 BRONKHORST  » Compte-rendu de l’excursion du 19 août 1920″ , Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de la Loire-Inférieure, 1920, t. 60, p. 215.

3 G. DU PLESSIS,  » Quelques notes sur le Châteauguy, BSAHNLI, 1923, t.63, p. 121.

Sources :

(1) https://m.shabretagne.com/scripts/files/5f4663cb8aecf4.01949094/1999_33.pdf

(2) https://www.flickr.com/photos/vebests/albums/72157624624006544/

(3) https://escaledenuit.com/les-jardins-suspendus-des-folies-siffait/

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