Le blob, « péril jaune » polymorphe ou génie tutélaire ?

En revenant sur l’édition 2019 de la « nuit européenne des chercheurs« , un récent voyage sur « la toile » m’a permis de découvrir le  » blob  » (*), auquel Audrey Dussutour, éthologue du CNRS de Toulouse, consacre une grande partie de ses travaux  de recherche.

Une expérience de sérendipité, digne du conte de Louis de Mailly, que vous avez peut-être déjà vécue, dans la nature, en croisant ce mystérieux « physarum polycephalum« , sans probablement imaginer ses pouvoirs surnaturels.

« Aux frontières du réel », suivons cette  » blob-trotteuse  » passionnée pour découvrir ce rampant, au thésaurus imprécis qui, au-delà de son aspect et de son odeur de moisi, est incroyablement attirant…

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Blob © MNHN F-G G. Randin

Une apparence aussi énigmatique que son nom

Caché sous les écorces, ou dans certains coins sombres, à l’abri de la lumière, ce myxomycète (du grec « myxo », gélatineux, et de la racine « myc », champignon), vit principalement dans les sous-bois. On en trouve sur différents territoires de notre planète.

Il peut se présenter sous différentes formes (rond, arborescent, informe…) et couleurs (blanc, rose, noir, vert…), même si le jaune est plus fréquent

A l’instar de la créature gluante éponyme, d’un célèbre film américain, des années 50, la couleur jaunâtre, symbolique et ambivalente de cet « alien » doit-elle nous faire « bloblo…ter » ? (**)

En réalité, le blob est inoffensif. Apparu sur Terre, il y a près d’un milliard d’années, il est même indispensable à notre écosystème (biodiversité via la génération de micronutriments nécessaires aux plantes, recyclage des métaux lourds…).

 » Dans l’évolution, c’est un chaînon manquant entre les organismes unicellulaires et nous.  » (Audrey Dussutour – Journal du Dimanche, 31/05/17) (1)

Un amibozoaire qui défie les lois de la biologie

Découvert en 1973, dans le jardin d’une américaine, ce microorganisme eucaryote suscite l’intérêt des médias depuis lors. Jusqu’aux recherches du CNRS, cette créature semblait néanmoins inclassable.

Ni champignon, ni plante, ni  animal, le blob est en fait un organisme unicellulaire dont le corps (plasmodium) peut potentiellement atteindre 10 m2 (contre 0.01 pour une cellule humaine).

Ce n’est toutefois pas la moindre de ses étonnantes capacités. En effet :

  • il se repère parfaitement dans l’espace, bien qu’il n’ait pas d’yeux,
  • sans nez, il respire pourtant,
  • dépourvu de bouche et d’estomac, il digère néanmoins sa nourriture (bactéries, champignons, dans la nature ; avoine, en laboratoire) ; manger est essentiel à sa santé, aussi passe-t-il sa vie à ramper derrière la nourriture. (1)
  • sa croissance est exponentielle : il double de taille chaque jour,
  • dénué de pattes, il se déplace en utilisant son système veineux (dans lequel circule son « sang »), à raison de 2 à 4 cm/heure. Ses pseudopodes (déformations de sa membrane plasmique) lui permettent même de se déplacer simultanément dans plusieurs directions (un pas en avant, un demi-pas en arrière).
  • avec 720 genres sexuels, il se reproduit facilement, par spores (comme le champignon),
  • il ne craint ni l’eau, ni le feu mais fuit la lumière,
  • coupé en deux, il cicatrise en 2 minutes. En cas de dispersion, les morceaux peuvent même devenir des clônes indépendants,
  • après des années sans manger et se réveiller, cet « ovni » (***) peut se régénérer si on le réhydrate et le nourrit. Quasiment immortel !..

Ses propriétés antifongiques et antibactéricides ouvrent de multiples et positives perspectives médicales et technologiques (dépollution des sols, nouveaux antibiotiques, traitement efficace du cancer, optimisation de réseaux…).

Un génie de l’adaptation

Sous son allure d’œufs brouillés, et bien qu’il n’ait pas de cerveau, cet organisme primitif, cache également une singulière intelligence.

Blob©Audrey Dussutour-CRCA-CNRS-Photothèque-minDans une étude, publiée dans Proceedings of the Royal Society B, Romain Boisseau (chercheur en biologie de l’Université Toulouse III Paul-Sabatier),  David Vogel et Audrey Dussutour (équipe du centre de recherche sur la cognition animale du CNRS), ont démontré que physarum polycephalum sait tirer des leçons de ses expériences afin de se nourrir sans risque.

Confrontés à des substances amères (café, quinine ou sel), différents groupes de protistes, d’abord méfiants, ont réalisé leur innocuité et fini par les traverser pour accéder à leur source de nourriture.

Après quelques jours, sans stimulus, l’habituation n’opère néanmoins plus.

Autre découverte (3-4) :  le blob est capable de mémoriser et communiquer ses  apprentissages, à un congénère, en fusionnant avec lui (explications de ce processus transmissif ci-dessous) :

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Deux Physarum « expérimentés », ou « habitués » (H), ont fusionné avec un blob « naïf » (N). À droite, l’observation, au moins trois heures plus tard, montre la formation d’un canal entre les deux organismes. © David Vogel

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