Site rezéen de la Morinière : un chemin bleu au bout d’une coulée verte

« Les odonymes, dont les noms de rues, constituent une source d’information précieuse sur l’histoire, la culture et les pratiques langagières. Ils sont souvent perçus comme des entités stables (Barberis et al. 1989 : 63), témoins de l’histoire passée ».

(Jeanne Gonach, Pratiques de redénomination des rues à Vitrolles, ©Presses Sorbonne Nouvelle, 2007)

Alors que je surfais récemment sur le web, à la recherche d’un lieu de promenade, à Rezé (44), commune limitrophe de Nantes, au confluent de la Loire et de la Sèvre Nantaise, le site de la Morinière attira mon attention.

A la faveur d’une « échappée de soleil » (Colette, La Vagabonde,1910, p. 41), je partis donc découvrir ce lieu pour en savoir plus. Au bout du sentier de randonnée verdoyant… un « Chemin bleu« .

Après un rapide déplacement interurbain, arrêt Gare de Pont Rousseau, terminus de la ligne de tram 2.

Quelques minutes de marche et, soudain, comme l’armoire magique de Narnia, un univers coloré insoupçonné, bien réel cependant, loin de tout fantasme cinématographique.

 

La campagne en ville : le silence et le calme remplaçant le brouhaha, l’ombre et la fraîcheur succédant à la lumière éblouissante et la chaleur, la Nature effaçant l’odeur des pots d’échappement, ainsi que la grisaille bétonnée et goudronnée…

Au-delà de ce portail invisible, le sentier de promenade Saint-Wendel, bordé de platanes imposants (dont plusieurs bicentenaires), d’ormes, de chênes…

Le long de la Sèvre, la ripisylve joue un rôle écologique majeur : maintien des berges, habitats écotoniaux, épuration des polluants, écrêtage des crûes, restauration des linéaires, biodiversité faunistique et florale : orchidées sauvages « épipactis à feuilles d’hellébore », angélique des estuaires, scirpe triquètre ; rousserolle effarvatte (fauvette aquatique), crapaud accoucheur, bécassine des marais (petit échassier)…

Depuis 2002, pour préserver cette zone Natura 2000, de manière durable, la ville maintient 18 hectares de prairies humides, entretenues par des aurochs reconstitués, des vaches nantaises, des Higlands Catle et des ânes.

Au bout du corridor végétal.. le parc de la Morinière, jardin botanique ouvert au public en 1977, après son rachat, à l’état de ruines et de friches, en 1973, par la ville de Rezé (842 500 francs).

Joliment paysagé, il comporte différentes plantes de terre de bruyère, de fleurs (dont 300 types de camélias, 150 rhododendrons…), 300 espèces vivaces ainsi que plusieurs arbres remarquables (séquoïas, ginkgo biloba, sophora pleureur).

Une palette de couleurs multiples qui a donné l’idée à un peintre bénévole d’organiser des cours hebdomadaires gratuits : vert dominant, avec des tons variés (jaunâtre, pour les orchidées sauvages « épipactis à feuilles d’hellébore » ; lierre, plus foncé), or (comme les jolis boutons éparpillés dans l’herbe), violet (ageratums) ou blanc (angélique des estuaires), roussâtre (épilets de la scirpe triquètre)…

Patrimoine industriel-parc de la Morinière-Rezé(44) 2022©CuriousCat

Un poumon vert où l’inspiration succède à la respiration, les mots accrochés aux plumes des oiseaux tombées sur le sol… Ambiance : https://www.youtube.com/watch?v=_eP08vDq5A4 (3:58).

Des indices couleur argile rouge…

Au détour d’une allée, plusieurs édifices en briques rouges rompent l’harmonie sauvage de l’espace. Témoins patrimoniaux anthropiques, d’un passé industrieux, ils interpellent le visiteur sur l’histoire de ce domaine.

Derrière le parc de la Morinière, la proximité du pont et du port* éponymes, amenait une activité fluviale importante qui a facilité le développement du site de la Morinière (contrebande de tabac des pêcheurs-monnayeurs, bateaux à faible tirant d’eau descendant papiers et tissus fabriqués le long de la Sèvre, maraîchage, transport de tonneaux de muscadet ou d’eau de vie, de denrées d’épicerie telle la farine, matériaux de construction, foin, productions industrielles, embarquement de passagers, dont les ouvriers, sur les « Hirondelles » pour aller à Vertou ou Pont-Rousseau…).

(*) Aujourd’hui quai Léon Sécher-cf ci-dessous.

Successivement dépôt de poudre, de la ville de Nantes, manufacture royale d’engrais, sous Louis XIV, le site de la Morinière a été transformé plusieurs fois au XIXe siècle :

. en 1837, Thomas Dobrée fils crée, avec ses associés Charles Bonamy et Gustave de Coninck, la première savonnerie française important l’huile de palme jaune de la côte occidentale d’Afrique, via les anciens circuits commerciaux de la traite négrière (méthode moins coûteuse que la saponification marseillaise). L’entreprise fermera 10 ans plus tard.

. en 1848, Henri Suzer, qui possède déjà une autre usine Quai de Versailles, à Nantes, y installe une tannerie-corroierie pour fabriquer des chaussures, semelles en cuir et, lors de la guerre franco-allemande de 1870, des guêtres destinées aux soldats des forces armées.

Aujourd’hui, le belvédère du parc et « le Petit Choisy sur Sèvre« , belle maison de maître, qu’il fait construire vers 1875, témoignent encore de cette activité florissante jusqu’à sa mort, en 1879.

. en 1894, la Société Nantaise de produits chimiques rachète le site en déclin à son fils. Deux hautes tours, en briques rouges, marquées des initiales « S.N. » de l’entreprise, sont érigées.

Perplexe,  je cherchais vainement des explications, in situ. Ma rencontre fortuite, avec un habitant de ce quartier rezéen, me donna finalement la clé du nom énigmatique de cette rue située au bout du quai Léon Sécher. Une surprenante histoire…

Rêve bleu ou héritage empoisonné ?

L’usine « S.N. » fabriquait des « bleus », colorants contenant du cyanure (du grec κυανός / kyanos « bleu »), utilisés pour l’extraction de l’or. Plus que le bruit, la fumée, les cris et les odeurs, leur caractère polluant provoquait régulièrement la colère des lavandières.

En 1905, une terrible explosion frappa l’usine, détruisant l’une des deux cheminées. L’épais nuage de fumée et les poussières cyanosées, projetées dans la Sèvre et aux alentours de la Morinière, marqueront les murs (notamment ceux du parc), les rues… autant que les esprits.

Traces de cyanure bleutées sur le mur d’enceinte du parc de la Morinière-Rezé(44)-2022©CuriousCat

« Mémoire des familles des riverains, Marie-Françoise Artaud, raconte ainsi, en 2010, sur le site web de la ville de Rezé :

Un énorme nuage de fumée bleue s’est répandu tout au long de la rivière jusqu’au village de la Chaussée. Sur toute la partie qui n’était pas habitée, le chemin est resté coloré très longtemps, à tel point qu’on l’appelle depuis « le chemin bleu.

Après la Première Guerre mondiale, l’usine cessera de fonctionner. Néanmoins, plus d’un siècle après cette catastrophe industrielle, des traces bleutées des projections de cyanure demeurent encore visibles, en particulier au printemps.

En dépit de sa couleur attrayante, il me semblait nécessaire d’évoquer cette toxicité durable pour réfléchir et œuvrer collectivement pour notre avenir.

Scénario dramatique de l’Anthropocène, l’histoire singulière du « Chemin bleu » illustre effectivement, de manière pigmentée, les conséquences néfastes de l’activité de l’homme sur son environnement, en particulier depuis l’âge d’or industriel…

CuriousCat

Toutes les photos sont ©CuriousCat. Pas de reproduction sans mon accord.

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12 réflexions au sujet de « Site rezéen de la Morinière : un chemin bleu au bout d’une coulée verte »

  1. J’ai vraiment apprécié la lecture de votre article. Une mine d’informations concernant cet endroit que je ne connais un peu 😀 merci !

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    1. Bonjour,
      Merci pour votre visite et votre très gentille appréciation.
      Mon texte est un peu long mais j’aime partager mes découvertes sous forme d’histoires que j’essaie de documenter de manière complémentaire.
      Au plaisir de vous retrouver dans cet espace. N’hésitez pas à vous abonner si vous disposez d’un blog. 🙂
      Catherine

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  2. je t’ai lue avec grand intérêt, Cat, comme toujours 🙂
    pas encore ouvert tous les liens mais tout ce que j’ai déjà parcouru est passionnant! merci une fois encore pour cette découverte!
    j’ai aussi lu tes commentaires et je vois que ce n’est pas encore la grande forme…..et quoi te dire si ce n’est courage et optimisme
    des gros bisous

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    1. Bonjour Malyloup.
      Merci pour ton intérêt fidèle et ton soutien bienveillant qui fait si chaud au coeur. 🙂
      Et toi, comment vas-tu ? Partie dans le sud, profiter du soleil ?
      Comme j’ai à nouveau beaucoup de retard de lecture, peut-être le dis-tu dans tes posts mais..
      Au plaisir de te lire.
      Cat
      PS : Peux-tu me dire si, toi aussi, tu rencontres des difficultés pour accéder à la l’édition par bloc de WP et publier tes articles ?

      Aimé par 1 personne

      1. oui, Cat, je suis dans le sud depuis le 22 avril car ma fille aînée attendait son troisième enfant et une adorable petite fille nous est née le 11 mai (je n’ai pas encore pris le temps de publier un billet sur cette naissance qui, comme pour ses deux grands frères, a eu lieu à la maison ❤ )
        et oui, pour moi aussi l'éditions par bloc n'a pas été simple et je connais même des blogueurs qui ont quitté WP à cause de ça!
        je me suis habituée mais il est certain que je préférais l'ancienne version, mais quand j'ai voulu revenir à l'ancienne version, c'était payant pour moi!
        belle journée, Cat et à bientôt 🙂

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        1. Bonjour Malyloup,
          Ah mais oui, je crois que tu m’en avais parlé effectivement. Un tel bonheur pour toute votre famille. 🙂
          J’imagine que tu restes encore plusieurs mois dans le sud pour en profiter ?
          Concernant WP, mon problème est un peu différent.
          Je suis demeurée en formule freemium, sans « remise à niveau » payante. Jusqu’à mon précédent article, j’avais réussi à m’adapter à l’édition par blocs. Cependant, cette fois-ci, je n’y accède plus (mes articles, au brouillon ou déjà publiés, sont illisibles :: « écran blanc » ??).
          En repassant par le dashboard, j’ai réussi à récupérer l’ancienne édition mais, si je clique sur l’article directement, je n’accède à rien et, quoique le choix me soit proposé, je n’ai plus accès à l’édition par bloc).
          Je vais essayer de réinterroger une personne qui m’a répondu sur le forum, me disant qu’elle ne voyait rien d’anormal « de l’extérieur », sur mon site.
          En effet, tout semble OK mais, pour moi, c’est plus compliqué.
          Belle fin de semaine. Bises.
          Cat

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    1. Oups, message retrouvé dans les indésirables… Cela aurait été vraiment regrettable.
      Merci pour ce gentil commentaire Bruno. Enchantée que mon prisme singulier apporte un autre « angle de vue ». 😉
      La porte de mon blog reste ouverte donc à bientôt j’espère. 🙂
      Catherine

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    1. Bonsoir Claude,
      Comment vas-tu ? Je suppose que tu as publié de nombreux articles très intéressants. Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion de revenir dans le lecteur depuis un mois environ. 😦
      Merci infiniment pour ton gentil commentaire.
      Pour être parfaitement honnête, j’ai bien failli abandonner car ce fut une véritable galère sur Word Press :
      – plus accès à l’éditeur de blocs (version actuelle de WP, plus dynamique) et demeure en attente de réponse sur le forum,
      – après plusieurs tentatives infructueuses, j’ai réussi à récupérer l’ancien éditeur de texte « classique » dans le dashboard mais là encore big bugs (code embed de mon article qui, à chaque enregistrement dupliquait d’autant de fois mon article avec les photos, lignes de codes HTML à reprendre, etc).

      Bref, pas idéal car, après 7 mois de repos, je demeure fatiguée et angoissée quant à mon avenir professionnel, malgré les encouragements de certains nouveaux contacts rencontrés au hasard de mes promenades de santé (à Pornic, notamment).
      Belle soirée également.
      Cat

      Aimé par 2 personnes

    1. Bonsoir Isa,
      Merci pour ton amical coucou, dans cet espace.
      Si tu lis ma réponse à mon amie Claude, tu comprendras que cet « accouchement » ne s’est pas fait sans douleurs… bien au-delà de la fatigue persistante et du temps consacré aux recherches (une pépite notamment, sous le terme « pêcheurs-monnayeurs).
      Belle soirée.
      Catherine

      Aimé par 1 personne

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